Henry Brulard / Autour de Claix

Vie d’Henry Brulard / Autour de Claix

 

  vie d’Henry Brulard, l’enfance, Grenoble, Claix, la maison du grand père, le domaine… Le jeune Henri Beyle dans les vignes de Furonnières de Claix et les rochers de Comboire, chassant le renard, la grive et rêvant de chamois… La Marchaira et le marchaire dans les vignes autour de Saint Giraud, au col de l’Arc ou Saint-Michel du Connex…

 

Henry Brulard : Furonnières de ClaixVie de Henry Brulard – Chapitre IX (extrait)

Malgré toute sa finesse dauphinoise, mon père Chérubin Beyle, était un homme passionné. A sa passion pour Bourdaloue et Massillon avait succédé la passion de l’agriculture, qui dans la suite fut renversée par l’amour de la truelle (ou de la bâtisse) qu’il avait toujours eu, et enfin par l’ultracisme et la passion d’administrer la ville de Grenoble au profit des Bourbons. Mon père rêvait nuit et jour à ce qui était l’objet de sa passion, il avait beaucoup de finesse, une grande expérience des finasseries des autre dauphinois et je conclurais assez volontiers de tout cela qu’il avait du talent. Mais je n’ai pas plus d’idée de cela que de sa physionomie.
Mon père se mit à aller deux fois par semaine à Claix, c’est un domaine (terme du pays qui veut dire une petite terre) de cent cinquante arpents, je crois, situé au midi de la ville sur le penchant de la montagne au-delà du Drac. Tout le terrain de Claix et de Furonnières est sec, calcaire, rempli de pierres. Un curé libertin inventa vers 1750 de cultiver le marais au couchant du pont de Claix ; ce marais fit la fortune du pays.
La maison de mon père était à deux lieues de Grenoble, j’ai fait ce trajet à pied mille fois peut-être. C’est sans doute à cet exercice que mon père a dû une santé parfaite qui l’a conduit jusqu’à soixante-douze ans, je pense. Un bourgeois à Grenoble n’est considéré qu’autant qu’il a un domaine. Lefèvre, le perruquier de mon père avait un domaine à Corenc et manquait souvent sa pratique parce qu’il était allé à Corenc, excuse toujours bien reçue. Quelquefois nous abrégions en passant le Drac au bac de Seyssins au point A.
Mon père était si rempli de sa passion nouvelle qu’il m’en parlait sans cesse. Il fit venir (terme du pays), apparemment il fit venir de Paris ou de Lyon, la Bibliothèque agronomique ou économique, laquelle avait des estampes ; je feuilletais beaucoup ce livre, ce qui me valut d’aller souvent à Claix (c’est-à-dire à notre maison de Furonnières) les jeudis, jours de congé. Je promenai avec mon père dans ses champs et j’écoutais de mauvaise grâce l’exposé de ses projets, toutefois la plaisir d’avoir quelqu’un pour écouter ces romans qu’il appelait des calculs fit que plusieurs fois je ne revenais à la ville que le vendredi, quelquefois nous partions dès le mercredi soir…

Vie de Henry Brulard – Chapitre XXXIII (extrait)

Je fais de grandes découvertes sur mon compte en écrivant ces Mémoires. La difficulté n’est plus de trouver et de dire la vérité, mais de trouver qui la lise. Peut-être le plaisir des découverts et des jugements ou appréciations qui les suivent me déterminera-t-il à continuer, l’idée d’être lu s’évanouit de plus en plus. Me voici à la page 501 et je n suis pas encore sorti de Grenoble !
Ce tableau des révolutions d’un cœur ferait un gros volume in 8° avant d’arriver à Milan. Qui lirait de telles fadaises ? Quel talent de peintre ne faudrait-il pas pour les biens peindre, et j’abhorre presque également la description de Walter Scott et l’emphase de Rousseau. Il me faudrait pour lecteur une Mme Roland, et encore peut-être le manque de description des charmants ombrages de notre vallée de l’Isère lui ferait jeter le livre. Que de choses à dire pour qui aurait la patience de décrire juste ! Quels beaux groupes d’arbres, quelle végétation vigoureuse et luxuriante dans la plaine, quels jolis bois de châtaigniers sur les coteaux et au-dessus, quel grand caractère impriment à tout cela les neiges éternelles du Taillefer ! Quelle basse sublime à cette belle mélodie !
Ce fut, je crois, cet automne-là que j’eus le délicieux plaisir de tuer un tourdre, dans le sentier de la vigne au-dessus de la grand’pièce, précisément en face du sommet arrondi et blanc de la montagne du Taillefer. Ce fut un des plus vifs bonheurs de ma vie. Je venais de courir les vignes de Doyatières, j’entrais dans le sentier étroit, entre deux haies fort hautes et touffues, qui descend à la grand’pièce de H en P, quand tout à coup un gros tourdre s’élança avec un petit cri de la vigne en T’ tout en haut de l’arbre T, un cerisier, je crois, fort élancé et peu chargé de feuillage.
Je le vis, je tirai dans une position à peu près horizontale car je n’étais pas encore descendu. Le tourdre tomba en donnant à la terre un coup que j’entends encore. Je descendis le sentier ivre de joie.
Je rentrai, j’allai dire à un vieux domestique grognon et un peu chasseur,
“Barbier, votre élève est digne de vous !”
Cet homme eût été beaucoup plus sensible au don d’une pièce de douze sous et d’ailleurs ne comprit pas un mot à ce que je luis disait.
Dès que je suis ému je tombe dans l’espagnolisme, communiqué par ma tante Elisabeth qui disait encore : Beau comme le Cid.
Je rêvais profondément en parcourant, un fusil à la main, les vignes et les hautaies des environs de Furonnières. Comme mon père, soigneux de me contrarier, défendait la chasse, et tout au plus la tolérait à grand peine par faiblesse, j’allais rarement et presque jamais à la chasse avec de vrais chasseurs. Quelquefois à la chasse au renard dans les précipices du rocher de Comboire avec Joseph Brun, le tailleur de nos hautaies. Là placé pour attendre un renard, je me grondais de ma rêverie profonde de laquelle il eût fallu me réveiller si l’animal eût paru. Il parut un jour à quinze pas de moi, il venait à moi au petit trot, je tirai et ne vit rien. Je le manquais fort bien. Les dangers des précipices à plomb sur le Drac étaient si terribles pour moi que je pensais fort ce jour-là au péril du retour ; on se glisse sur des rebords comme A et B avec la perspective du Drac mugissant au pied du rocher. Les paysans avec lesquels j’allais (Joseph Brun et son fils, Sébastien Charrière, etc.), avaient gardés leurs troupeaux de moutons dans ces pentes rapides dès l’âge de six ans et nu-pieds ; au besoin ils ôtaient leurs souliers. Pour moi, il n’était pas question d’ôter les miens, et j’allais deux ou trois fois au plus dans ces rochers.
J’eus une peur complète le jour que je manquai le renard, bien plus grande que celle que j’eus, arrêté dans un chanvre en Silésie (campagne de 1813), en voyant venir vers moi tout seul dix-huit ou vingt cosaques. Le jour de Comboire je regardais à ma montre qui était d’or comme je fais dans les grandes circonstances pour avoir un souvenir net au moins de l’heure, et comme fit M. de Lavalette au moment de sa condamnation à mort (par les Bourbons). Il était huit heures, on m’avait fait lever avant le jour, ce qui me brouille toujours toute la matinée. J’étais rêvant au beau paysage, à l’amour et probablement aussi aux dangers du retour, quand le renard vint vers moi au petit trot. Sa grosse queue me le fit reconnaître pour un renard, car au premier moment je le pris pour un chien. En S, le sentier pouvait avoir deux pieds, et en S’ deux pouces, il fallait que le renard fît un saut pour passer de S’en H, sur mon coup de fusil il sauta sur des broussailles en B, à cinq ou six pieds au-dessous de nous.
Les sentiers possibles, praticables même pour un renard, sont en fort petit nombre dans ce précipice ; trois ou quatre chasseurs les occupent, un autre lance les chiens, le renard marche et fort probablement il arrive sur quelques chasseurs.
Une chasse dont ces chasseurs parlaient sans cesse est celle des chamois au Peuil de Claix, mais la défense de mon père était précise, jamais aucun d’eux n’osa m’y mener . Ce fut en 1795, je pense, que j’eus cette belle peur dans les rochers de Comboire.
Je tuai bientôt mon second tourdre (turdus grive) mais plus petit que le premier, à la nuit tombée, le distinguant à peine, sur un noyer dans le champ de M. de la Peyrouse, je croi, au-dessus de notre Pelissone (id est : de notre vigne Pelissone)
Je tuai le troisième et dernier sur un petit noyer bordant le chemin au nord de notre petit verger. Ce tourdre fort petit était presque verticalement sur moi et me tomba presque sur le nez. Il tomba sur le mur à pierres sèches et avec lui de grosses gouttes de sang que je vois encore.
Ce sang était signe de victoire. Ce ne fut qu’à Brunswick en 1808 que la pitié me dégoûta de la chasse, aujourd’hui elle me semble un meurtre inhumain et dégoûtant, et je ne tuerais pas un cousin sans nécessité. La dernière caille que j’ai tuée à Civita-Vecchia ne m’a pas fait pitié pourtant. Les perdrix, cailles, lièvres, me semblent des poulets nés pour aller à la broche
Si on les consultait avant de les faire naître dans des fours à l’Egyptienne, au bout des Champs-Élysées, probablement ils ne refuseraient pas…

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