Le Dauphiné / Dominique Villars

Le Dauphiné / Une description par Dominique Villars

  Une description du Dauphiné par Dominique Villars, médecin et botaniste, tirée de la préface de sa monumentale Histoire des plantes du Dauphiné

 

 La Province de Dauphiné est remarquable par la variété de ses sites & l’inégalité de son sol : son étendue est d’environ 880 lieues quarrées ; elle a 40 lieues de longueur sur 25 de largeur. Placée sur la partie méridionale de la France, elle a pour confins au nord le Bugey & le Lyonnois, qui en sont séparés par le Rhône, la Provence & le Comtat Venaissin sont au midi ; la Savoie & le Piémont sont au levant & une partie du Languedoc la borne au couchant.  Sa latitude est du 44°. au 45°. d. 50′ ; & sa longitude, du 22°. d. 20 ‘ au 24°. d. 50’ : sa figure est à peu près celle d’un triangle ; le plus petit côté est au midi, depuis le Queyras jusqu’au Rhône, près d’Avignon ; & les deux autres sont au levant, au nord, & au nord nord-ouest, depuis Lyon jusqu’aux deux extrémités dont je viens de parler.

Le Dauphiné offre, depuis Grenoble, Capitale de la Province, jusqu’à Lyon, des plaines & de basses montagnes dont le climat est plutôt froid que tempéré. La partie comprise entre le Rhône & la grande route qui communique de Grenoble à Lyon, est presque entièrement désignée sous le nom de Terres-Froides ; elle est très-inégale ; elle présente des coteaux, des sables, des marais, des bois, des terres caillouteuses & des prairies. Du côté de Vienne, entre la même route, l’Isère & le Rhône, se trouvent les mêmes variétés dans le terrain ; mais le pays est moins froid & les marais y sont plus rares : à mesure qu’on approche de Vienne, le climat est plus tempéré ; & les côtes du Rhône, dans cette partie, présentent un pays chaud, renommé par la qualité de ses vins. Depuis la jonction de l’lsère avec le Rhône, jusqu’à Montelimar, à Saint -Paul – Trois – Châteaux, à Orange, au Buis, on trouve encore des inégalités dans le sol ; mais les eaux y sont moins communes, les bois plus rares, les coteaux plus arides, plus découverts & chargés de plantes aromatiques. Enfin ces contrées offrent des climats chauds, tempérés, secs, humides ou aérés, relativement à la hauteur des coteaux à l’exposition des vallons. La partie orientale du Dauphiné, qui s’étend depuis le Pont de Beauvoisin jusqu’à Briançon & au Queyras, est au contraire très-froide ; elle comprend la Grande-Chartreuse, Allevard, Allemont, l’Oisans, le Valbonnois, le Valgaudemar, Orciere, Vallouise le Briançonnois , le Queyras, Mont – Dauphin & l’Embrunois : elle tient à la Savoie & au Piémont ; & les hautes Alpes forment une chaîne de montagnes granitiques, couvertes de neiges perpétuelles, qui unissent le Dauphiné le Piémont & la Suisse. Dans ces contrées on voit des cimes s’élever à pic, laissant entre elles tantôt de petits vallons inhabités, couverts de gazons ; tantôt des vallons plus enfoncés, remplis de bois ; tantôt des gorges profondes, des vallées étroites habitées, qui n’ont souvent pas un quart de lieue dans leur plus grande largeur, sur plus de trois quarts de lieue de profondeur (1).

La partie méridionale du Dauphiné, comprise entre les bas coteaux & les grandes montagnes dont nous avons parlé, est bornée par la Provence au midi ; elle est plus froide, plus élevée que la partie du Bas-Dauphiné, mais elle l’est moins que celle des grandes montagnes. Elle semble, à tous égards, tenir un juste milieu entre les deux autres parties de la Province, car elle est moins cultivée que la première, mais elle l’est un peu plus que la seconde. Je crois qu’on pourroit dire que les trois quarts de la première sont cultivés, tandis que les trois quarts & plus de la seconde sont en montagnes escarpées ou en terres incultes. La troisième partie peut avoir environ la moitié de son terrain en montagnes, en pâturages, & l’autre est cultivée.

Relativement à ses grandes différences de terrains & de climats, le Dauphiné pourra être divisé en trois parties pour l’intelligence de la Botanique, ainsi que M. Guettard l’a divisé pour la Minéralogie (2). La première comprend les plaines, les bas coteaux, & fait environ les deux tiers de la Province : la seconde qui comprend les hautes Alpes, ne fait qu’environ le sixième : la troisième qui comprend presque toutes les montagnes calcaires, les grands marbres disposés par couches en fait environ le quart ou le cinquième.

Les plantes du Languedoc, une partie de celles de la Provence, des plantes maritimes même (3), se rencontrent dans la première division : les Baronnies, le Buis, la principauté d’Orange, le Tricastin (Saint-Paul-Trois-Châteaux) les environs de Montélimar, fournissent la plupart des plantes de la Provence & du Languedoc. A mesure que l’on s’élève en remontant le Rhône, les plantes méridionales disparoissent ; & l’on ne trouve plus au-dessus de Vienne que celles des pays tempérés, celles des climats froids, des bois, des basses montagnes & de la France en général. Les plaines, les étangs, les marais des Terres-Froides, ainsi que les bois & les coteaux pleins de cailloux, offrent des variétés intéressantes en fait de plantes aquatiques ou de celles des pays froids (4) ; & cette diversité devient encore plus frappante par le contraire singulier des plantes pigmées que l’on trouve dans les plaines arides & incultes que renferme cette même partie de la Province. La seconde division j celle des hautes Alpes, quoique la moins étendue, si on ne la mesure que par sa base, n’est pas la moins fertile en plantes, ni la moins difficile à connoître. L’élévation considérable des montagnes (5) multiplie les aspects & les sites à l’infini. On y trouve des neiges perpétuelles, les climats glacés du nord, les plantes de la Suède, du Danemark, presque toutes celles de la Laponie, de la Suisse, & même du Groenland & du Kamtschacka (6). Ce ne sont pas les productions végétales seules, qui rendent cette partie du Dauphiné intéressante ; elle l’est encore, aux yeux du Naturaliste, par les minéraux de toute espèce, qu’elle produit : & les mœurs de ses habitants, leur manière de cultiver, leurs préjugés même, qui sont souvent l’écho des systèmes de nos aïeux, présentent aux Philosophes de nombreux sujets de méditation. Ces Alpicoles se rapprochent singulièrement, par leurs traditions & par certains usages, de ceux des habitants des montagnes Suisses, & même des paysans Russes (7).

 La troisième division, qui fait la portion moyenne de la Province, n’est pas moins curieuse par son climat, par la nature de ses productions & par son élévation ; elle s’étend depuis la rive gauche du Drac pris à sa source, & depuis Gap jusqu’à Sisteron & delà jusqu’au Buis ; & de cette ville, par une ligne directe jusqu’à Crest & de celle-ci jusqu’à Valence & à l’Isère ; elle forme un très-beau groupe de montagnes calcaires. Celles du Villard-de-Lans, du Vercors, de Gresse, de Die, du Dévoluy, en sont les plus élevées. Celles appelées Obiou & Mont-Aurouse ou Bures, conservent des neiges toute l’année ; leurs sommets sont froids, presque stériles, élevés à. quinze cents toises environ sur le niveau de la mer. Leur nature calcaire donne à leurs plateaux, à leurs vallons beaucoup plus d’étendue & d’uniformité ; & leur qualité plus sèche, soit naturellement, soit parce que conservant moins de neige, elles sont moins abreuvées, leur fournit aussi des productions particulières. On y trouve les plantes des Alpes d’Italie, du Tyrol, des Apennins, du Mont Baldo, &c. Vers les confins de la Provence, ces montagnes présentent un dehors plus sec, plus aride, plus escarpé ; leurs sommets presque nus, moins garnis de terreau (8), éprouvent encore plus de sécheresse que les bas coteaux, & sont par conséquent l’inverse des grandes montagnes qui sont toujours plus humides, plus fraîches dans le haut que dans le bas. Ces sommités arides, battues des vents, n’étant pas souvent humectées par la pluie ni souvent ombragées par les nuages, recevant plus de rayons du soleil parce qu’elles sont plus exposées au midi, se distinguent par leurs productions. Les environs de Gap, de Serres, de Ribiers & de Sisteron offrent des plantes particulières, & plusieurs espèces analogues à celles des montagnes de la Haute-Provence.

Par cette exposition générale de la Province, il est aisé de sentir combien elle est variée & combien ce pays doit être fertile en plantes ; il devient d’autant plus intéressant aujourd’hui qu’il est presque le seul qui nous reste à connaitre en Europe ; mais les sciences font chaque jour de nouveaux progrès. L’accueil qu’elles reçoivent des Administrateurs de la Province & des Citoyens de ses différentes villes, l’établissement d’une très-riche bibliothèque, & d’un superbe cabinet d’Histoire naturelle dans la Capitale, font espérer que le Dauphiné sera tous les jours mieux observé, & que la connoissance de ses productions dans tous les genres, tournera au profit des arts & de l’agriculture. A mon égard je n’ai qu’à me féliciter des encouragements qu’on a daigné accorder à mes foibles travaux.

 

 (1) Etant à Allemont avec MM. Binelli & Colson, nous avons mesuré avec un graphomètre des plus exacts, sur une base de 800 toises, la hauteur des montagnes des environs ; celle des Rousses de la grande Herpia, d’un côté au-dessus de Vaujani, de l’autre au nord de Clavan s’est trouvée de 1400 toises au-dessus de la plaine d’Oisans ; l’opération répétée sur une base prise dans un autre sens, ne donna que 10 toises de différence. Cette approximation semble faire présumer la justesse de l’opération. Je parlerai ailleurs des élévations prises avec le baromètre.

(2) Minéralogie de Dauphiné, 1 vol- Paris 1783.

(3) On trouve au Buis la Jacobée de mer, Cineraria maririma : l’ail rose, Allium roseum. A Courteison, près l’étang salé, le Sonchus maritimus , l’after tripolium , le Salsola hirsuta,  le Salsola kali. A Saint-Paul, le Poligonum maritimum, &c

4) On trouve dans ces marais, l’Isnardia palustris, le Marsilea quadrifolia, le Phellandrium aquaticum, Alisma parnassifolia. Sagittaria fagittifolia, Hydrocharis Morsus ranae , &c.

(5) Le Mercure dans le baromètre, purgé d’air par le feu, se tient à 19 pouces sur Chaillol-le-Vieil. Je l’ai même vu une ligne plus bas, ce qui indique une élévation de plus de 1600 toiles au-dessus du niveau de la mer. Voy. Journ. de Phys. avril 1783. Nous avons, entre le Valgaudemar & la Bérarde, des sommités beaucoup plus élevées. Il y a des groupes entiers que la neige ne quitte jamais, & cela, sur une étendue de plus de demi-lieue de longueur.

(6) Nos Historiens n’ont pas manqué de célébrer avec emphase la fertilité de nos Alpes, mais ils nous ont laissé ignorer les sources où ils ont puisé leurs idées à ce sujet. Voyer Chorier, hist. du Dauph. pag. 61 &son abrégé, pag. 19 & suiv

(7) Les Ruines mangent en potage ou en sauce les pétioles des feuilles du Rumex alpinus L., ainsi que nos paysans des Alpes. Voyag. des Russes, Tom III 372-373. Ils se purgent les uns 8c les autres, avec les bayes du Daphné mezereum, Tom.IV, 236, & avec les racines des Euphorbia palustris & verrucosa L. pour guérir les fièvres-tierces, Tom. 1er. pag. 110 ; ils emploient également la fumée des semences de Jusquiame pour guérir les maux de dents, Tom.1. pag. 56 ; les Russes font une panacée de l’Aconitum-Lycoctonum; & nos paysans, une tisane universelle avec la Renoncule glaciale, Tom. Ier. p. 191 & 251 ; les jeunes filles se fardent également avec l’écorce de la racine de l’Onosma-Echioides , Tom. 1er, pag. 438, 8cc.

(8) Le terreau qui couvre les hautes Alpes, surtout les montagnes calcaires, est d’une finesse et d’un noir approchant de la poudre à canon bien pulvérisée ; il est léger, chaud, élastique, propre à faire des couches ; il doit sans doute son origine, 1°. Aux débris des végétaux ; 2°. Aux brouillards, aux neiges ; 3°. Aux vents. On sait que les végétaux augmentent la terre végétale, lorsqu’une trop grande multitude de bestiaux ne les épuisent pas. Leur destruction est moins prompte sur les montagnes ; & la rigueur du climat qui la retarde, retient l’eau et rend le sol plus humide. Linné, Oratio de telluris habitalis incremento. Scheuchzer, itin. Alpin. ont parlé de ce terreau,

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