Lou Rose / Louis Moutier

Lou Rose / Le Rhône –  Louis Moutier

 

  Lou Rose / Le Rhône – L’autre rêve impossible de l’abbé Moutier – le premier étant ce dictionnaire des dialectes dauphinois qu’il ne parviendra jamais à faire éditer – sa grande œuvre littéraire, une épopée du Rhône, ses Travaux et les jours… Hésiode, Virgile… Un genre difficile et pas vraiment adapté au sujet… Pas une réussite sur le plan littéraire, mais un témoignage irremplaçable sur la vie le long du grand fleuve

 

La Vise / La Vigne

L’eigo de Rose eis lindo, lou mai dou tems dins l’an;
Eis douço coumo l’eigo d’aquéu fluve coulant
Dins lou persan païs ; car se dis en un lioure,
Que Cyrus lou grand rei, bevio jamai renoure,
Embe soun vi a taulo, que l’eigo de l’Eléu,
Per endrujà soun sang. Rose endrujo la terro,
E per nous desseya, nous voueido a plé cratèro,
L’eigo de soun ribage, muda en vi belèu.

Chantas lou vi d’Espagno, lous vins dou mounde entié;
La flour eis quéu de Rose : per mi ! gis de plantié,
In terro atafeya, douano talo ambrousio,
Passant Toukay, Xerès e touto Marvouasio.
Dous coutaus dès Serrieras enjusco Chastèunou,
D’eici coumo d’eilai, eis aqui que mahuro,
S’estajant au soulè, la cepo a dracho puro,
La vise a gruno neiro que ven d’un Sant malhou.

Gràcio aus Sants de Judeyo Lazari e Massimen,
Furoun plantas vès Rose las vignas de Mournen,
De Pinot, de Gamet, e de plants de Roussano,
Dount gisclo lou fiou d’or. Se di que la Marsano
Venguè per la Crousado, dins las mans d’Azemard,
E vaqui coumo vai, qa en plago de lambrucho,
Sus lous aupens peirous, e la planuro eissucho,
Coungreyè la prouvigno que douano lou neitar.

Tout lou palais eichinclio de lumeis e de flours.
Vès l’Emperaire d’Arle, chivaliés, troubadours,
Generaus e serjants, dins un achamp de festo
Soun vengus celebrà lou frus de la counquesto.
Dedins talo regalo, qu’eis si ben asseima,
Devinas que béuran ? Se béuro I’armitage,
E ren qu’aquele vin ; d’abor qu’en aquele age,
Dejo lais enjuscliavo, la testo e l’estouma.

Oh ! qunto éro la joyo, de la vendeimo au tru,
E dou tru a la brocho, dins quéu terns benastru !
Se bevio a 1’amour, a la patrio, aus rèireis ;
Lous couars s’eibandissian, au gai tin-tin dous vèireis,
E quand se devinavoun las noças d’un droulet,
Mountavoun dou croutou la bouchardo poussouso,
Dount rayo a plens goubèus la liquour melicouso,
Qu’eis lou sang de la terro, qu’o lou fio dou soulet.

La plupart du temps l’eau du Rhône est limpide ; elle est douce comme celle d’un certain fleuve de la Perse ; car il est dit dans un livre, que le grand roi Cyrus ne buvait jamais, à sa table que l’eau de l’Elée mélangée à son vin, pour se fortifier le sang. Le Rhône, lui, fertilise les campagnes /et nous ôte la soif, en nous versant à pleines coupes de l’eau de son rivage, mais de l’eau changée en vin, peut-être.

Chantez tant qu’il vous plaira, le vin d’Espagne, et tous les vins du monde entier. Pour moi, la fleur de tous les vins, c’est celui des bords du Rhône. Aucun vignoble, si bien cultivé qu’il soit, ne donne pareille ambroisie, surpassant le Tokay, le Malvoisie et le Xérès. Des coteaux de Serrières jusqu’au Châteauneuf-du-Pape, sur l’une et l’autre rive, c’est là que murit au soleil, en s’étalant par gradins, le plan à grappe délicieuse, la souche à grain noir, dont le premier pied fut apporté par un saint.

C’est grâce à Saint Lazare et à Saint Maximin, que furent plants dans la vallée du Rhône les cépages de Chasselas, de Pinot, de Gamet et de Roussane, d’où jaillit la liqueur vermeille. On assure que la Marsane, nous vint des croisades par les mains d’Adémar du Monteil. Et c’est ainsi qu’à la place de vigne sauvage, sur les pentes rocailleuses, et dans les plaines sans eaux, on vit prospérer les pampres qui produisent le divin nectar.

Tout resplendit de lumières et de fleurs, dans le palais de l’empereur d’Arles. Chevaliers et troubadours, généraux et sergents sont venus, en joyeuse assemble, — célébrer le fruit de leurs victoires. — Dans ce festin royal, ou rien ne manquera, devinez quel vin boiront les convives? Ils boiront de l’Hermitage, et lui seul coulera dans les coupes ; car en ces temps-là déjà ce vin était pour la tête et le cœur une boisson enchanteresse.

Oh ! Quelle joie pour nos vignerons au temps de la vendange et de la pressée, et jusqu’à la mise en fût, dans ces âges fortunés ! On buvait à I ‘amour, à la patrie, au souvenir des aïeux. Les cœurs s’épanouissaient au bruit réjouissant des verres. Et si, par aventure, on célébrait les noces d’un jeune gars, on ne manquait pas de monter – du cellier la bouteille poudreuse, d’où se tire à pleins gobelets la douce liqueur, qui contient le sang de la terre et le feu du soleil.

Malan de sort ! Veicito que lou filossera,
Infernalo malandro, sous la vise enterra,
Venguè tuà las chambàs de chasco manoulheiro,
Mai de vint ans de dou durè la fenoulheiro,
Que li broulhè en plaço. Las cepas, Ious gavèus
E lous malhous brousis, gastas per la péulino,
Anèroun s’acuchà jusco dedins la tino,
E loungtems la fouyeiro brulè que de tounèus.

E malamen luchèroun l’ome e lou bestioulou,
Coumo lou lioun de l’erme couantro lou mouscalou.
Lou ver tenguè lou lé, e l’ome e sa courouno,
Sa fouarço e tout soun biai, davans quelo neirouno,
Calè e diguè sebo, loungtems se maucourant.
Eis ti, soulet, O Rouei, qu’a la fi li-aduguèreis
Lou remèdi proumié, e que li gariguèreis
Sa vise tant malauto, dins toun bèu ribeiran.

Lou coutau de Breseime qu’eis quartié liourounen,
A l’adré davans Droumo, proudus un vi tamben
Paré aus mai famous. Se saup que la foulheto
D’aquele béure esquis, un neitar en toupeto,
Se vendio, bello pacho, la valour d’un escu.
Au vielhas nequeli, a la jueino malauto,
Aus drouleis meigrinèus, se dounavo sens fauto,
Per fa creisse la drujo, dins lou sang de chascu.

Veici que se capito, qu’un jour noun pausaïs,
Moun paire, Diou lou veye, roudié dins lou païs,
Rebilhavo un caissou d’un afut d’artilhaire.
Ero obro de l’ubri, sens gis de seralhaire;
Mai lou cisè fai aigre ; sauto lou cubercè;
E qu’eis que li pareis ? Sieis flascous de breseime,
Qu’èroun aqui, dempeuis ben trento ans a bel eime
Coueijas dins la fenusso, vount ren se n’en versè.

E dount venian 1ous flàscous? De leun, dès Moscou ; car
Avian fa la campagno dou genera Blancard,
E dou grand emperou, lamount dins la Russio,
A travès Ious ermas, lou glia, la nèu, la sio.
Oh ! qu’èro freido l’eigo de la Beresina !
Mai qu’èro chaud e bouan, lou vi qu’avio fa touarno,
D’aquéu païs nevous, de la retracho souarno !
Verai ; n’eis pas de dire, coumo s’èro bouna !

De sieis, treis se voueidèroun dins 1ous petits goubéus,
Mème jour que la trouvo. Se n’en chourlè de bèus,
De fins cops de flasquet, en l’ounour de l’empèri,
E de soun genera. Vous que vous li trouvèri,
N’avès la souventanço. Lous treis autreis, soubras
Dins un caire embe souan, eilai darrié la tino,
Fuguèroun mai begus per Santo-Catarino,
Festo dou charrounage, mestte de dur a bras.

Fatalité du sort ! Un jour, le phylloxera, fléau d’enfer cache sous terre attaqua la racine de chaque cep et fit périr les clos entiers de vignobles. Le désastre dura plus de vingt ans, et dans cette période le fenouil croissait à la place de la vigne. Les ceps, les pampres et les branches, noircis et décharnés par l’insecte dévastateur, allèrent s’entasser jusque dans les cuves ; et longtemps le foyer ne brûla que des tonneaux vides.

L’homme et l’insecte se firent une guerre implacable. Telle fut la lutte du lion du désert contre le moucheron. Le vermisseau resta le maitre, et l’homme avec sa royauté, avec sa puissance et toutes les ressources de son esprit, devant un puceron, dut reculer et s’avouer vaincu. Longue fut sa désolation. C’est toi seul Ô Rhône, qui à la fin lui apporta le principal remède, et qui guérit la vigne si malade, avec tes canaux d’irrigation.

Le coteau de Breseime, quartier de Livron, au midi et en face de la Drome, produit aussi un vin renommé, pareil aux plus fameux. On dit que la demi-pinte de ce breuvage exquis, un vrai nectar en flacon, se vendait bel et bien un écu. Au vieillard épuisé, à la jeune malade, aux jeunes gens atteints de consomption, on ne manquait pas de le donner à boire, pour accroitre la force du sang.

Voici ce qui arriva : un jour de grand travail. Mon père que Dieu le voie, charron dans le pays réparait le vieux caisson d’un affut d’artillerie. II était difficile de I ‘ouvrir sans l’aide d’un serrurier ; mais d’un coup de ciseau le couvercle saute en l’air, et qu’est-ce qu’on aperçoit? Six flacons de vin de breseime, qui étaient la depuis trente ans et plus, couchés dans le foin où rien n’avait versé.

Des six flacons, trois furent vidés dans de petits verres, le jour même de la trouvaille. On en huma de beaux, de fins coups versus de ces fioles en L’honneur de l’Empire et de son général. Vous qui étiez là à ce moment, vous devez en avoir conservé le souvenir. Les trois autres bouteilles, mises de côté soigneusement, derrière la cuve, furent bues, à la fête de Ste Catherine, patronne du charronnage, métier de durs travailleurs.

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