Magasinades-1

Magasinades-1

De l'enthousiasme des premiers temps au désenchantement des dernières années, histoire d'une concrétisation bien involontaire de l'élitisme pour tous rattrapée par "l'esprit" grenoblois. Magasinades-1

Les Magasinades - en souvenir des Mazarinades - relèvent plus du dépit amoureux que de la Critique. Les Magasinopathes - Childeric, Boissard et le Voconce - qui suivaient le Magasin depuis ses tout débuts ont toujours été conscients de sa fragilité, ils aimaient son côté décalé, ses airs de funambule… Ils savaient très bien qu’il ne pourrait pas jouer longtemps dans la cour des grands, que la boutique grenobloise aurait sa peau, que la friche se couvrirait de bureaux, que l’esprit de l’escalier finirait par l’emporter. Les Magasinades se terminent avec les années 2016, mais le Magasin continue, les magasinopathes, en peine rémission, observent.

Le temps La Friche Bouchayer

Maurice Boissard, le Grenoblois hystérique, râleur & pérégrinant, se souvient du bon vieux temps où il menait sa china pissié din l'essar Bouchayer...

J'ai été très Magasin. Le Magasin-cnac solitaire, hautain, un rien snob, vaguement élitiste et comme assiégé par la friche qui s'étendait tout autour - l'ancienne usine Bouchayer - entre la rue Ampère et l'autoroute, une forêt en devenir, des ronces, des mures, des herbes jaunies, un sol couleur rouille, des lapins, des renards, des chiens errants, des loups (les loups et les renards sont peut-être de trop) et des irréguliers, squatters de Mandrake ou du Brise-Glace, junkies de la grande et de la petite halle. Le cimetière des illusions dauphinoises, le capitalisme international parachevant le «Transport » de 1349... C'est là que je sortais ma chienne, C'est là qu'"Alerte" la Compagnie de Chantal Morel donna Platonov, révélant au tout Grenoble cultureux la fameuse halle Eiffel. C'est là que le Magasin s'installa à l'orée de la friche, perpendiculairement à l'autoroute, entre un immense hangar et un immeuble de bureau, juste derrière la Conciergerie et le portail sous lequel n'en finit pas de passer un camion des transports Farça chargé d'une gigantesque cuve en ferraille. En face il y avait les établissements Rebatet (Rebatet, Vincent et Rebatet, Rebatet et Rebatet successeurs... Toute mon enfance je me suis délecté de cette litanie qui s'étalait sur leurs anciens locaux de la place de la gare). Pas un endroit très passant, ni très accessible, le fin fond de Grenoble, surtout avant l'arrivée du tramway, le massacre de la Frise et de Berriat. Mais un pari sur le futur, à deux pas de Satolas, ouvert sur le monde. Tout un programme ! est-1Patrick Bouchain, l'architecte chargé de son aménagement, avait joué à fond sur l'espace, le volume, inventant « la rue », opposant les salles neuves, blanches et propre à la structure métallique et aux vieux murs qui les enveloppaient. La verrière et les baies du fond étaient encore recouvertes du bleu « défense passive », « la rue » baignait dans une lumière toute particulière.

J'avais un "laisser passer" que je renouvelais tant bien que mal chaque année. Il donnait un accès illimité aux expositions, un rabais symbolique à la librairie, une invitation à un pré-vernissage la veille de la grande déambulation officielle (un spectacle rare) et l'occasion de rencontrer les artistes invités. L'accrochage bien souvent n'était pas terminé, on en était encore à sortir les pièces des caisses, voire à sortir les caisses des camions quand ce n'était à attendre les camions... La halle retrouvait sa vraie dimension, lieu de manutention, de stockage, le vieux pont roulant définitivement immobilisé devait en frémir d'aise. La soirée se terminait par un buffet. La première fois que j'y participais en tant que représentant d'une revue confidentielle, on me demanda ce que je faisais là, j'en fus flatté. Puis on se résigna à me voir, j'avais payé mon écot, je semblais même un connaisseur averti, mais je dénotais... Le Magasin avait ses rites, ses codes, sa clientèle, c'était une tribu. Ma tribu c'était la friche, je n'étais ni prof, ni cadre supérieur ou moyen, ni collectionneur... Conformiste authentique sans le savoir, aussi "Nouveau Grenoblois" que la Maison de la Culture, bobo avant l'heure, le Magasin se piquait de marginalité, affectait d'être incompris, voire menacé. Le succès le chagrinait. J'ai encore l'impression qu'il souffrit vraiment de celui de l'exposition Veilhan... Qu'il se console, Veilhan fit même l'unanimité à Versailles ! C'était avant 2006, le Magasin d'avant, celui d'avant la réhabilitation, celui de la friche, celui de Jacques Guillot, d'Adélina von Fürstenberg et d'Yves Aupetitallot première époque.

La réhabilitation du bâtiment coïncidant avec le début de destruction de la friche, marqua un tournant décisif dont je vis un symbole particulièrement fort dans la suppression du laisser passer et son remplacement par une Association des Amis du Magasin que je me gardais bien de rejoindre par un réflexe tout catégoriel de cultureux allergique au bénévolat cache misère. Les terrains de la friche se couvrirent d'aberrations architecturales, les pauvres arbres du square des Fusillés furent abattus, la conciergerie qui risquait pourtant de faire perdre de précieux mètre-carrés échappa au massacre de justesse. La vieille halle Eiffel eut tout à coup l'air bien petite et bien terne. La porte bleue est encore là pour quelques temps, on entrera peut-être un jour sur le côté. Il ne pleut plus dans la Rue mais les verrières toute neuves l'inondent d'une lumière tout à fait ordinaire. Le Magasin, fort de la caution morale de ses amis, a pris définitivement sa place sans plus regimber dans le Grenoble du technogratin aux côtés de la MC2 et du Musée de peinture comme « plus » indispensable pour figurer en bonne place dans la course aux investisseurs avant tout soucieux, c'est bien connu, d'offrir un supplément d'âme à leurs collaborateurs.

La période de préfiguration

Quelques souvenirs du Voconce, Magasinier des premiers jours, une esquisse de l'histoire du Magasin, comme prolégomènes à d'hypothétiques futures réflexions sur l’Art Contemporain, les centres d’art et la Culture en général, ses professionnels de la profession et ses élus dédiés.

Fresque d'Ernest Pignon ErnestN’étant pas dans le secret des dieux, je me contenterai de citer en vrac en m'excusant de répéter sans cesse le mot culture : Hubert Dubedout, Bernard Gilman avec qui à Grenoble la Culture succède aux Beaux-Arts, "Peuple et Culture" association très active notamment autour de la Maison de la Culture alors structure associative bien vivante, la socioculture grenobloise conçue comme l’interface entre les objets artistiques et le Public - pas même le Non Public ! - et dont Pierre Gaudibert fit un audit sévère avant de prendre, pour le reformer, la direction du vénérable musée de peinture. Il lança simultanément, à la demande de Gilman, la préfiguration d’un futur Centre - inévitablement  National - d’Art Contemporain. Je n'aurai garde d’oublier, car révélatrice des choix esthétiques de la municipalité grenobloise d'alors, l’implantation d’œuvres d’art dans le nouveau et très DDE paysage urbain, la fresque des Malassis dont Henri Cueco, ami de Gaudibert était membre, sur la façade de Grand-Place, celle d' Ernest Pignon Ernest à la Bourse du Travail, celle des chapeaux place Jean Achard... On retiendra également le Mouvement de la figuration critique issue de la figuration narrative (Fromanger, Monory…) lancé par Gaudibert, le même et Cueco travaillant au programme culturel de la Gauche Unie en 1977, Jean Claire tonnant contre les avant-garde et l'art conceptuel venu d’Amérique, les grands travaux de Mitterrand dont 10 CNAC, Jacques Lang imprévisible et contradictoire, instituant ses fêtes - tous musiciens, tous poètes, tous plasticiens (tendance lâcher de peintres) - tout en prenant conscience de l’exiguïté et de la pauvreté de la scène artistiques nationale, la chute de Dubedout, l’avènement de Carignon, le départ de Gaudibert … Tout ceci censé expliquer que le CNAC de Jacques Guillot ne fut sans doute pas celui que préparaient nos deux "Nouveau Grenoblois" et qui aurait pu être cette pièce qui manquait pour que l'interface citée plus haut (la cohorte des socioculs) se connecte enfin quelque part.

La période Jacques Guillot (1986-1989)

Richard Long - Coal line

Une programmation trimestrielle d'expositions monographiques d'artistes hommes vivant et travaillant en Amérique du Nord et en Europe de l'Ouest. Des expositions pour la plupart originales attribuant distinctement les espaces principaux « Rue" et galeries à des artistes différents et à des modalités de production différenciées. Les œuvres présentées dans « La rue » étaient spécialement réalisées pour l'occasion...

- Richard Long : Coal Line
  Richard Long

- Sol Lewit : Pyramids

- John Baldessari : Composition for Violin and Voices. Vue à Lyon au Musée d'Art Contemporain bien des années après et au Magasin en 2007
  John Baldessari

- Robert Barry : The Red and Gold Piece

- Daniel Buren : Diagonales pour un lieu avec bois, câbles et peinture
  Daniel Buren

- Michelangelo Pistoletto  : Le temps du miroir
  Michelangelo Pistoletto

- Laurence Weiner : Une poignée de craie avec de la sciure & des débris rocheux sur une plage de galets ...

 Une sorte d'âge d'or. 

La période Adélina von Fürstenberg (1990-1994)

Une vraie révolution – le Nouveau Grenoblois était un phallocrate avéré - avec l'arrivée d'artistes femmes, et une ouverture vers le sud, la Grèce, l'Italie. Des expositions monographiques trimestrielles originales attribuant souvent les espaces principaux au même artiste, avec une présentation raisonnée et rétrospective des œuvres existantes dans les galeries, et la production d'œuvres nouvelles dans la Rue. Une très grande place à l'architecture également. A une période où les bureaux d'études s'activaient pour simuler les mille et une façons de rentabiliser au mieux le moindre centimètre-carré de la friche, ces expositions ne manquaient pas de sel.

- Guillaume Bijl : Caravan show
  Guillaume Bijl

-  Gino de Dominicis : Quelques œuvres plus ou moins récentes

- Matt Mullican : Concrete city

- Anish Kapoor : 1990/
  Anish Kapoor

- Ilya Kabakov : 94
  Ilya Kabakov

- Barbara Kruger : I, myself and others
  Barbara Kruger

La grande porte bleue recouverte d'une peinture couleur brique qui portait écrit en lettres blanches une adresse aux visiteurs :

"Pourquoi êtes - vous ici ? Pour tuer le temps ? Pour élargir votre horizon ? Pour être dans le coup ? Pour vous "cultiver" ? Pour faire des rencontres ?"

Une période, flamboyante s'il en fût qui s'acheva dans la confusion et une certaine mesquinerie bien dans l'esprit grenoblois. Et l’Épicerie frappa pour la première fois

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